“Je pensais que j’irais mieux une fois à la retraite” : pourquoi certaines personnes regrettent leur ancienne vie quelques mois après avoir arrêté de travailler

Je pensais que j'irais mieux une fois à la retraite pourquoi certaines personnes regrettent leur ancienne vie quelques mois après avoir arrêté de travailler

Pendant des années, on en a rêvé. On comptait les trimestres, on imaginait les grasses matinées, les voyages, le jardin enfin entretenu. Puis le grand jour arrive : pot de départ, discours émouvant, cadeau collectif. Les premières semaines ressemblent à des vacances. Et puis, doucement, quelque chose se grippe.

Les journées s’étirent. Le téléphone sonne moins. On tourne un peu en rond. Beaucoup de jeunes retraités vivent ce moment de flottement, et s’en sentent souvent coupables : comment peut-on regretter le travail, après l’avoir tant attendu ? En réalité, ce n’est presque jamais le travail lui-même qui manque. C’est tout ce qu’il y avait autour.

Quand les repères disparaissent du jour au lendemain

Le réveil qui sonne à 7 heures, le café avec les collègues, la réunion du lundi, les petites blagues à la machine à café. Pendant des décennies, le travail a rythmé chaque journée. On s’en plaignait souvent, mais ces contraintes donnaient aussi une structure, et surtout, beaucoup de contacts humains.

Du jour au lendemain, tout s’arrête. Plus d’horaires, plus de collègues, plus de raison particulière de sortir de chez soi. Et cette fameuse question finit par surgir : « Qu’est-ce que je vais faire, maintenant ? »

Pour le philosophe japonais Ichiro Kishimi, auteur du livre Avoir le courage de vieillir, c’est d’abord une affaire de relations humaines. Selon lui, si l’on a du mal à profiter de la retraite, c’est souvent parce que nos liens avec les autres ont brusquement changé.

« Et vous, vous faites quoi dans la vie ? »

C’est souvent la première question qu’on pose à quelqu’un qu’on rencontre. Et pendant des années, la réponse venait toute seule : « Je suis infirmière », « Je suis professeur », « Je dirige une PME ». Le métier finit par devenir une partie de notre identité, parfois la plus visible.

À la retraite, cette réponse évidente disparaît. Et il faut en trouver une autre. Des chercheurs, Prashant Bordia, Shari Read et Sarbari Bordia, ont étudié ce passage dans une étude publiée en 2020 dans le Journal of Organizational Behavior. Pour eux, la retraite est un véritable processus d’adaptation de l’identité, qui prend du temps.

Voilà pourquoi certains jeunes retraités ont cette impression étrange de ne plus très bien savoir qui ils sont. Ce n’est pas un caprice, ni de l’ingratitude envers leur nouvelle liberté. C’est une étape normale, qu’il faut simplement traverser.

Le piège de la productivité

Ichiro Kishimi va plus loin. Selon lui, si tant de retraités ont du mal à créer de nouveaux liens, c’est parce que nous avons pris l’habitude, toute notre vie, de mesurer la valeur d’une personne à ce qu’elle produit. Son salaire, son poste, ses résultats.

Une fois à la retraite, cette logique ne disparaît pas comme par magie. On continue de se juger à l’aune de son « utilité », et on se sent soudain inutile. Pour l’auteur, quitter le monde du travail ne suffit pas : il faut aussi, consciemment, abandonner cette façon de penser. Il compare cela à un boxeur qui descend du ring, mais continue de se battre dans sa tête.

Sans réussite à afficher ni objectifs à atteindre, un vide peut s’installer. Et avec lui, parfois, de la colère ou de l’impatience, quand on réalise que la retraite ne ressemble pas du tout à ce qu’on avait imaginé.

Apprendre à aimer la personne qu’on est aujourd’hui

Alors, comment s’en sortir ? Pour Kishimi, le vrai courage de vieillir, c’est d’abord celui de changer de regard sur soi-même. Accepter de laisser derrière soi ses anciens rôles, celui du chef, de l’expert, du collègue indispensable, pour en endosser de nouveaux.

Ces nouveaux rôles peuvent prendre mille formes : grand-parent présent, bénévole dans une association, membre d’une chorale, voisin sur qui on peut compter, élève d’un cours de poterie. Les relations sociales se reconstruisent, les responsabilités changent de visage. Il ne s’agit pas seulement de remplir son agenda pour tromper l’ennui, mais de recréer, petit à petit, des liens, une identité et du sens.

Et surtout, de s’autoriser à valoir quelque chose sans rien produire. Juste parce qu’on est là.

Ce qui manque vraiment

Quand un retraité confie que son ancienne vie lui manque, il ne parle donc pas vraiment des dossiers, des réunions ou des embouteillages du matin. Il parle des visages familiers, du sentiment d’être utile, de la place qu’il occupait dans le monde.

La bonne nouvelle, c’est que tout cela peut se reconstruire. Pas en un jour, ni sans quelques moments de doute. Mais la retraite n’est pas une fin : c’est un nouveau chapitre, dont il reste à écrire les pages. Et cette fois, c’est vous qui tenez le stylo.

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